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jeudi 21 juillet 2016

Le face-swap

Tu es moi, je suis toi.

C’est le principe des applis de Face-Swap : avec son smart-phone, on prend un portrait de deux personnes placées côte à côte. L’appli mixe, échange, triture les traits et affiche deux visages inédits. L’image ainsi swapée ébahit, au point qu’un rire inextinguible assaille. Imaginons l’expérience avec une fille et un garçon. Celle-ci se retrouve avec
d’épais sourcils, une barbe légère, le regard viril tandis que lui est affublé de rouge à lèvres, frange élaborée, avec petit minois et cou gracile. Un autre cliché déconcerte sans du tout faire rire : c'est le swap des deux visages d’individus du même sexe, pas trop dissemblables, par exemple mère et fille. Là, on ne sait plus qui est qui. La mère semblerait être à gauche ? Non car on y voit trop la fille. À droite ? Pas davantage, puisque on reconnait assez la mère… Quoique… Que sont-elles devenues ? Chacune d’elles n’existe plus, ayant perdu sa bobine. Chaque visage identifiait chaque personne, parlait d’elle. Là, ils se taisent, et cela perturbe. La rencontre de l’autre ne peut plus se faire puisque l’autre a perdu la face.

Que devient l’altérité ?

Finalement, qui es-tu, toi qui n’a plus ton visage ? Cette face qui te donnait ton unicité fondamentale... L’éthique de responsabilité décrite par Lévinas, celle qui oblige au respect et à la précaution devant la nudité du visage d’un autre, sa grande faiblesse, son immuabilité, cette éthique est récusée puisque ce minois est si facilement modifiable. Là, avec le swap, nous voilà dessaisis du concept même de figure propre, nous perdons inéluctablement l’appel si humain que le visage connu pouvait nous lancer.
Lévinas serait impitoyable en concluant ainsi : toi que je peux facilement nier en te face-swapant, prends garde, tu es perdu(e). Brrr…